• L'histoire de l'indépendance de l'Algérie

    FRANCE / ALGERIE 

    Bilan d'une guerre d'indépendance

    Conférence-Vidéo donnée Par Mohamed Harbi 

    La résistance algérienne à la colonisation et le régime auquel elle a donné naissance sont restés longtemps dans la controverse et les polémiques entre idéologues. Cette période, sacralisée par les uns, dévalorisée par les autres, a surtout créé des mythes qui se transmettent de générations en générations. Depuis les années 80 plusieurs écrits en France et en Algérie ont conditionné de nouveaux regards sur cette résistance. 

    L'analyse se limitera ici aux systèmes politiques. Il faut constater que l'aventure coloniale a finalement été restreinte dans ses transformations même si l'héritage est important. La société algérienne aurait eu de meilleures chances de réussite si la France, à son avantage immédiat et au bénéfice futur de sa colonie, avait fait le pénible travail de destruction des structures traditionnelles et le douloureux accouchement d'individus autonomes. Un argument qui était d'ailleurs utilisé pour justifier la colonisation et c'est également ce qu'ont demandé en vain les libéraux algériens des années 30. Tous les problèmes qu'ils avaient posés, celui de la sécularisation, celui de l'égalité des sexes, celui de la culture, ont été oubliés simplement au profit de la souveraineté et se posent aujourd'hui après un long et chaotique détour.

     L'histoire de l'indépendance de l'Algérie 

    L’Algérie : un pays bloqué par son régime 

    Faire le bilan de l’Algérie indépendante est une action audacieuse et téméraire, car l’Algérie est un cas qui nécessite une expertise minutieuse et un examen approfondi pour comprendre son incapacité durable à se développer depuis son indépendance et garantir une vie, digne des êtres humains, aux Algériens, malgré la disponibilité de ressources extraordinaire. Se focaliser sur la culture politique algérienne permet sans aucun doute de faire la distinction entre le discours populiste et la réalité des mécanismes de la gestion socioéconomique de ces ressources une gérontocratie non disposée à cohabiter avec le mérite et la compétence. C’est aussi se focaliser sur le rôle de l’armée dans la cooptation des gouvernants qui doivent être aux commandes du pays.

    Faire le bilan de l’Algérie, c’est reconnaître avant tout le grand et honorable sacrifice de tout un peuple qui a eu le courage de combattre l’une des plus grandes puissances criminelles et colonialistes occidentales et conquérir son indépendance par une guerre pour la paix. C’est aussi reconnaître à ce grand peuple son refus de la soumission et l’humiliation. Mais les gouvernants qui se sont succédé à la tête de l’Etat et ses différentes institutions ne se sont pas investis pour le bien-être des couches sociales pour une vie libre, aisée et surtout démocratique. Jamais la désignation pour les uns et l’élection pour les autres d’un président de la République n’ont suscité autant de polémiques et de tensions sociologiques, que cela concerne la pyramide du pouvoir ou la base populaire. Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante, des marches de contestation contre le candidat du régime sont organisées contre sa reconduction “électorale automatique”. Quelles lectures peut-on faire de ce sujet qui a disloqué les courants confluents du régime en place et perturbé la relation entre les différentes institutions qui ont la main sur le pays ? C’est la peur de l’avenir qui est paradoxalement, à la fois une raison de la patience du peuple et la raison des manifestations contre le quatrième mandat qui est un scénario très dangereux pour cet avenir, dans la mesure où les cohabitations d’intérêts ne se feront plus par voie pacifique, et où les confrontations peuvent facilement hypothéquer l’exercice du pouvoir lui-même. 

    L’idéologique populiste pour le contrôle de la société 

    Gardons à l’esprit tout au long de la lecture de cette contribution que nous entamons la deuxième décennie du 21e siècle. L’Algérie se situe entre deux grandes régions géographiquement opposées : la première c’est le Sahel, la porte vers le continent africain pauvre, sous-développé, sans ressources et surtout corrompu et dominé par une caste locale sans aucune considération pour ses concitoyens. L’autre région c’est l’Europe, continent développé, riche, utilisant toutes les potentialités pour une vie agréable des habitants européens et un respect sacré des droits de l’homme. Il semble que les décideurs algériens ont fait leur choix depuis 1962 : ils ont choisi le premier modèle pour le peuple, le faisant vivre dans une précarité permanente malgré la disponibilité des richesses naturelles extraordinaires pouvant facilement mettre le pays dans la même trajectoire que les pays du nord de la Méditerranée. Pour les nantis du régime, c'est la vie des dirigeants capitalistes des grandes entreprises qui est choisie. Un tel choix nous oblige à affirmer avec conviction que les gouvernants ne veulent pas le bien-être de la population algérienne, sinon quelle explication pouvons-nous donner à la ghettoïsation des Algériens dans des cages à vivre, alors qu’on pouvait mieux faire en manque flagrant d’infrastructures de base pour un cadre vie humain. Ceci révèle que nos gouvernants sont à la recherche de sujets à gouverner, pas des concitoyens libres et émancipés avec lesquels ils peuvent cohabiter et gouverner. C’est ainsi que le non-respect des engagements politiques et socioéconomiques envers la population, le mensonge en plus du verrouillage de la scène sociologique sont devenus les assises fondamentales sur lesquelles le régime s'est appuyé pour gouverner, sans parler de la répression des opposants. Au sens politique, le régime n’a jamais voulu démarrer pour lancer une dynamique économique au sein de laquelle la population est engagée pour le remplacement de la rente pétrolière par une batterie de relais sociologiques du travail. Cela est sans aucun doute dû à la fausse piste dans laquelle il s’est engagé volontairement pour confisquer la parole, marginaliser les compétences, enfermer les opposants, contrôler les consciences et persécuter les honnêtes personnalités, homogénéiser la pensée et aliéner l’élite, nationaliser le privé et recomposer la scène selon les objectifs tracés par le régime tout en s’appropriant la rente. A écouter nos responsables discourir sur le niveau de vie des Algériens, on serait tenté de dire que celui-ci équivaut ou, mieux encore, dépasse celui des êtres humains européens. Cela est vrai, à condition de mesurer le niveau des Algériens qui habitent les bunkers de Club des pins et autres résidences hautement sécurisées du Nord et du littoral. A ce jour, des milliers d’Algériens n’ont pas de toit convenable pour s'abriter des pluies et chaleurs, pas de robinets installés dans les cuisines et les salles de bains, pas d’interrupteurs pour allumer une lampe, pas de bus pour prendre leurs enfants à l’école qui se trouve à des dizaines de kilomètres, pas de routes asphaltées, pas une polyclinique pour vacciner les nouveaux-nés, des milliers de malades n’arrivent pas à trouver le médicament nécessaire pour traiter leurs maladies chroniques dans un pays aux compétences irréprochables ailleurs. Des centaines sont condamnés à une mort lente pour absence d'infrastructures adaptées à la maladie. Des milliers de “fils de pauvre” vont à l’école sans avoir mangé le matin, et font le trajet à pied, pendant les quatre saisons, vers un préfabriqué faisant office d’école. C’est le même chemin emprunté par leurs frères aînés juste après l’indépendance qui est parcouru par les petits en 2014. Parfois, rien n'a changé dans les bourgs de l'Algérie profonde. 

    L’Algérie se construit sans démocratie 

    Galvanisé par la légitimité révolutionnaire, le régime s'appropria la pensée économique, culturelle, industrielle, éducative ; en un mot la pensée sociologique en procédant à la reproduction d'une élite qui refuse de s'adapter aux besoins de la population tout en la réduisant à une mécanique de survie à la recherche de son pain quotidien. Il était évident et clair pour les spécialistes que l’Algérie allait entamer sa construction sociologique (politique, économique, agricole, sociale, éducative, culturelle, etc.) loin de la démocratie et de la tolérance des autres courants opposés à la vision idéologique du nouveau régime conquérant le pouvoir. Les groupes d’opposition postindépendance seront soumis à une véritable chasse sans merci et des représailles de toutes sortes. La gestion du pays s’est faite dans un environnement conflictuel depuis l’indépendance, caractérisé par des rivalités entre les groupes idéologiques. Miné par des conflits fratricides, le régime en place n’a jamais connu de stabilité intérieure ni de réussite économique, puisque toutes les applications idéologiques n’ont pas donné de résultats palpables pour être admis dans le cercle des nations développées, car menées par une élite aliénée sans qualification intellectuelle dans la majorité des cas. C'est ainsi que la hiérarchie intellectuelle n’a jamais été respectée en Algérie post-indépendante. L’élite algérienne a été sous contrôle politico-idéologique total, soumise aux harcèlements du régime et de ses associations de masse. Le régime dominant a marginalisé toutes les compétences par l’effet miracle du fameux article 120. Depuis l’indépendance, l’Algérie n’a pas pris de faux départ par rapport aux principes de la démocratie, elle n’a jamais démarré. Sur le plan idéologique, elle n’a jamais été socialiste, ni communiste, ni libérale, ni capitaliste, ni laïque, ni islamique. Le régime algérien a travaillé l’Algérie pour se l’approprier et exploiter ses ressources en aparté, loin de l’autorité des pouvoirs législatif et juridique. La génération populaire post-indépendante a été embarquée dans un discours patriotique qui a donné naissance à une caste politique despotique. La matière grise algérienne est bien prise en charge dans les pays étrangers, mais elle est négligée, marginalisée et méprisée d’avoir étudié et d’avoir l’ambition de travailler pour l’Algérie. La déchéance du pays est encouragée par le régionalisme et le favoritisme. Jamais l’Algérie n’a connu de tel constat sociologique avec des dossiers très lourds en matière de vol, de pillage et de corruption, car la nouvelle sociologie de la gestion des affaires du pays donne le droit de l’usufruit du poste occupé. 

    L’ouverture de 1988 : restructuration de l’autoritarisme 

    L’Algérie a raté le grand virage démocratique en 1988. Les raisons sont multiples, notamment la confluence des intérêts des groupes de pression et des différents lobbys qui commençaient à prendre forme dans le sillage du pouvoir. Le premier noyau des personnalités influentes sur la politique s’installent dans le périphérique financier du pouvoir avec les fameuses réformes économiques qui déchargeaient le pouvoir de sa responsabilité socioéconomique. Est-il possible de comprendre comment des entreprises qui nourrissaient, transportaient, habillaient, et, et… plus de 25 millions d'Algériens puissent être liquidées pour faillite économique, sans connaître la destination du patrimoine de ces entreprises par la majorité du peuple. De nouvelles fortunes sont apparues sur la scène comme par miracle, alors que le pays venait juste de sortir de deux périodes dramatiques et de surcroît opposées à l’essence du capital privé : i.e. la période dite “socialiste” (le tout-Etat) et la décennie noire du terrorisme (le tout-feu). Presque toutes les entreprises nationales dissoutes se sont reconstruites sous un sigle privé, dans une anarchie totale, et elles fonctionnement toutes de manière efficiente à présent.

    Cette situation paradoxale a enfanté des monstres économiques et une nouvelle race de riches sans éducation ni culture économique qui suppose l’assimilation de plusieurs notions sociologiques, notamment celle du service public. Brisé par les violentes émeutes du mois d’octobre, le régime dans un sursaut idéologique accoucha de réformes temporaires avec une ouverture médiatique pour colmater les brèches de l’onde de choc du mois d’octobre 88. Le parti en place et son régime hermétique et autoritaire mais intelligent finiront par mettre les assises d’une nouvelle forme d’aliénation, dans laquelle beaucoup de partisans de l’opposition sont tombés pieds et mains ligotés. C’est ainsi qu’ils participèrent à amadouer la conscience collective des Algériens en adhérant à un multipartisme de façade, puisque les mécanismes du pouvoir n’ont jamais quitté le laboratoire politique du régime, sa grande capacité à absorber la colère de la société. Pris de vitesse par le feu, le sang et la colère d’octobre 88, le FLN a “procréé” des dizaines de partis satellites ayant pour mission sous-tendue de concourir à apaiser les revendications sociales, économiques et politiques par “le vidange de la parole” sans plus, puisque depuis octobre 88, l’Algérie n’a pas changé à ce jour. Un capitalisme outrancier pour les institutions étatiques et ses dirigeants et un régime d’austérité atroce et draconien pour les Algériens qui souffrent à ce jour pour trouver un sachet de lait ou une baguette de pain à leur convenance, instituant une précarité collective au peuple. En brouillant les revendications populaires dans une philosophie de multipartisme, le régime s’est offert une nouvelle vie dans un long processus de contrôle autoritaire et de monitoring de la société par les partis-écrans de la nouvelle période transitoire. Mettant en stand-by la légitimité révolutionnaire et historique du FLN, le régime vit en concubin avec le nouveau parti (RND) qui a été propulsé sur le devant de la scène par des scores fleuves dans des élections faussées dès le départ, tout en faisant appel à un autre parti pour tenter une nouvelle alternative politique appelée alliance présidentielle. Une symbiose idéologique forcée et contre nature afin de contrecarrer toute opposition, puisque cette alliance détient les trois fondements de la société : la légitimité révolutionnaire, une rénovation partisane enrobée dans un discours islamiste modéré (FLN-RND-Hamas). 

    La corruption des esprits : alliance des intérêts politico-financiers 

    De slogan en slogan, les Algériens sont embarqués depuis plus de 50 ans dans un processus de cauchemars avec une mal-vie, une situation quotidienne dramatique pour la majorité, une pression politique draconienne par le maintien de la peur de revenir aux drames de la décennie noire. Si le régime est clément envers ses sujets, il fait planer la menace de la main de l’étranger, les risques de la déstabilisation du pays avec tout ce que cela peut engendrer sur l’avenir de l’Algérie. Faire peur aux Algériens ne marche plus, puisque le mur de la peur est escaladé pacifiquement chaque jour à l'approche du scrutin. C’est d’ailleurs cette même main qui fut utilisée dans les discours populistes depuis 1962, et qui est reprise en chœur par les vétérans du système ces derniers jours. Il est indéniable que les gouvernants algériens pensent toujours qu’il est possible de faire avaler la pilule de la main de l’étranger, lorsque l’Etat est incapable de mettre sur le marché un lait en sachet pour chaque Algérien en cette deuxième décennie du 21e siècle. Les systèmes en Algérie (politique, économique, éducatif, social, administratif, etc.) sont corrompus, despotiques, régionalistes, hermétiques et surtout répressifs et méprisant la population, la laissant volontiers dans la précarité et la privant du minimum qui peut garantir une vie d’un être humain, tout comme d’autres pays qui n’ont pas les moyens dont dispose l’Algérie. Cela fait plus de 50 ans que le peuple algérien espère des lendemains meilleurs, mais le prolongement de la vie politique du système après avril 2014 peut être fatal pour le pays. Paradoxalement, plus les années avancent, plus le nombre d’Algériens qui sont poussés vers la précarité augmente, et plus les horizons futurs se noircissent, les poussant à chercher l’exil au péril de leur vie, car la répartition de la richesse ne se fait pas du tout. Le régime en exercice depuis l’indépendance tient un discours composé de fragments révolutionnaires et de démagogie visant à aliéner le peuple. La possibilité de composer le développement par de nouveaux relais autres que les hydrocarbures n’a jamais été envisagée sur le terrain. La langue de bois du discours officiel est maintenue jusqu'à ce jour. C’est par le truchement de la rente que le régime a consolidé sa position populiste en distribuant l’argent du contribuable sans procéder à des évaluations des bilans économiques. Dépenser plus de 600 milliards de dollars pendant une décennie et demie sans voir de réelles retombées socioéconomiques sur le niveau de vie des Algériens doit sans aucun doute rester questionnable.

    C'est un chiffre astronomique qui devait permettre de hisser le pays au seuil des pays développés et non en voie de sous-développement. Le projet de l’autoroute Est-Ouest s’est transformé en scandale du siècle ; Sonatrach a enfanté trois scandales, sans parler des filiales telles que Broot&Condor, Sonelgaz, etc. Des personnalités politiques qui gravitent autour de l’alliance présidentielle au pouvoir sont citées dans ces scandales sans être inquiétées par la justice, alors que cette dernière s’autosaisit pour suspendre la parole qui dérange. Le système algérien qui a dominé la pratique politique en Algérie depuis son indépendance a nourri durant la dernière décennie une détermination et une rage inextinguibles chez toutes les catégories sociales rejetant le droit de la minorité d’exercer la fonction paternelle permanente sur l’avenir des générations futures. Il est impensable d’imaginer encore le sacrifice de plusieurs générations sous le joug de ce pouvoir, surtout que le monde arabe est en constante ébullition avec les drames qui sont quotidiennement recensés. L’espoir des Algériens de vivre des lendemains meilleurs que les cinq décennies passées est semble-t-il reporté au-delà de la proclamation des résultats du scrutin présidentiel, sauf si les sages du régime mettent l’oreille pour écouter les revendications pacifiques de la majorité de la population et donner un sens à la vie des Algériens qui souffrent à ce jour. Eviter à l’Algérie le feu et le sang passera sans nul doute par le respect du droit de ce grand peuple à vivre dignement et à jouir des ressources qui appartiennent à tous les Algériens, y compris les générations de nos enfants et leurs petits-enfants. Beaucoup d’Algériens sont sûrs que les actions pacifiques auront raison de ce régime pour le bien-être de tous et surtout pour le salut de l’Algérie. 

    L. Y. 

     

    (*) Chercheur

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